Allez, cette fois, je vous donne une période : les années 90.
Je vous donne même le contexte : voyage scolaire en classe nature.
Je n’arrive pas à me souvenir du lieu exact, des personnes qui étaient là…
Mais comme d’habitude, je me souviens d’elle.
Nous venions d’arriver dans le gîte, avec pour ordre d’aller dans nos chambres, ranger nos affaires et ne pas traîner dans les couloirs.
Personnellement, on me dit un truc, j’écoute. Pas question de défier l’autorité professorale.
Chambre de garçons.
Nous sommes quatre.
Il y en a un qui lance « Bon, on va dans la chambre des filles ? »
Les deux autres acquiescent.
Ils font comme si je n’étais pas là.
J’aimerais venir avec eux.
J’aimerais être cool.
Ils sont déjà partis.
Je reste donc seul dans cette chambre.
Quinze minutes qu’on est là, et j’ai déjà l’impression d’être invisible. C’était bien la peine de faire des kilomètres pour vivre la même chose qu’au collège.
5 minutes. 10 minutes. Personne.
Je décide de les rejoindre.
Je sors donc, sans aucune idée de la chambre à trouver.
J’écoute aux portes.
J’ai peur qu’un prof débarque et m’engueule.
Je me souviens du couloir tout en longueur.
Au milieu du parcours, il y a trois petites marches.
Bizarrement, je sens que ce petit escalier aura une importance particulière dans quelques minutes.
J’entends des rires.
Ceux de mes potes.
Ceux des filles.
J’ai trouvé la chambre en question.
Je frappe.
Elle ouvre.
Son regard dit « Oh non ! Pas lui ! Qu’est-ce qu’il fout là ? »
Je vois mes potes sur le canapé.
Personne ne dit rien.
Elle dit « Tu veux quoi ? »
Je réponds « Je peux entrer ? »
Elle dit « Non ».
Elle ferme la porte.
J’entends des rires.
Je refais quinze fois la scène dans ma tête devant la porte close.
Je fais demi-tour.
Et je m’assois sur la seconde des trois petites marches.
Et je craque.
Sérieusement, je ne comprends pas.
J’ai toujours été le mec gentil.
J’ai l’impression d’être le mec chiant.
Le monde vient de s’écrouler il y a deux minutes.
Soudain, elle (une autre, la vraie) arrive.
Elle me demande ce qui se passe.
J’ai pas trop envie de lui dire.
Elle aussi, elle va se foutre de ma gueule.
J’suis un ado mais l’époque du « Bébé Cadum » n’est pas loin.
Mais entre deux sanglots, je lui explique toute la scène.
Elle me tend la main.
« Viens, on va aller dans ma chambre ».
…
Vous avez vu le film « Eternal Sunshine of the spotless mind ? »
Joël cache Clementine dans un de ses souvenirs douloureux.
Il est tout jeune.
Ses potes lui demande d’ecraser un pigeon déjà mort avec un marteau.
Le jeune Joël ne veut pas.
Ses potes le poussent à le faire.
Il s’execute en pleurant.
Et la jeune Clementine vient le sauver de ses tyrans.

…
J’ai l’impression d’avoir été sauvé de la même manière.
J’ai un peu honte d’être aussi faible.
Mais maintenant, vous savez pourquoi je m’attache aussi souvent à elles.
