—67 : Premier indice

On était tous les trois à table.
Elle. Lui. Moi.

J’étais trop occupé à penser à l’excellente journée que je venais de passer.
Et puis leurs conversations ne me regardaient pas.

Soudain, l’évidence. Je lève la tête : « Mais c’est bientôt ton anniversaire, non ? »
Elle sourit. Elle est contente parce que je m’en souviens.

Il s’incruste dans le dialogue.
Je me dis qu’en fait, je ne sais rien de lui.
Plusieurs jours qu’il est dans les parages, et je ne connais que son prénom en fait.

Puis je comprends.
Enfin… Disons que je me doute qu’il y a quelque chose qui m’échappe.
Je l’observe. Du regard, j’essaye de lui montrer que j’avais enfin mis le doigt sur quelque chose, et que j’allais creuser pour savoir quoi. Un semblant de menace.

Je crois voir un échange de regard entre eux.
Du coup, j’imprime mentalement ce moment. Je le classe dans la partie « Important ! Ne pas oublier ! À décrypter plus tard ! »

Aujourd’hui encore, tout n’est pas clair. Et ce qui est triste, c’est qu’il n’y aucun moyen de changer ça.
Mais j’aime ce souvenir. Il est rare.

—66 : Tu m’as manqué, tu sais ?

Enfin de retour, après quelques jours sans elle
Les retrouvailles ne sont pas énormes, mais c’est parce que je suis timide.

Pour lui faire comprendre que je tiens à elle, je lui raconte mes vacances, et surtout ce moment où une autre fille m’avait demandé de sortir avec elle, et que moi, fier comme jamais, j’avais dit « non » parce que… ben parce que je tenais à elle.



C’est limite si elle s’en foutait en fait.

C’est un peu vexant ça.

—65 : Patinage artistique

Je suis chez elle.
En face d’elle.
Non mais je suis chez elle quoi !

Le fait d’être là, ça change tout. Je ne sais pas gérer.
Comme dans les vieux films, j’ai l’impression que le temps passe au son de l’horloge.
Alors qu’ici, tout est numérique. C’est dire à quel point je m’imagine des trucs.

Sérieusement, ce silence me tue.
J’ai l’impression que le premier son qui sortira de ma bouche me condamnera à ses yeux : le mec qui lui a dit de la merde, chez elle !

Pourtant, ma voix, elle la connaît. En dehors de ces murs, je n’ai aucune difficulté à exprimer la moindre de mes pensées inutiles.

Ici, j’ai l’impression qu’un jury de patinage artistique n’attend qu’une chose, à savoir noter mon ramassage en beauté après un triple lutz vocal.

Pourquoi elle ne parle pas à ma place ?
Elle a pas à être stressée, elle est en territoire connue.

À moins que…
Oui, c’est clair, elle s’emmerde. Ma présence l’emmerde. Elle a dû se sentir obligée de m’inviter. Elle a beau me soutenir le contraire depuis plusieurs jours, il est évident qu’elle ne m’aidera pas sur ce coup là. Il faut que je trouve quelque chose pour faire en sorte que ce rendez-vous démarre enfin…

« Et sinon, t’as toujours mes lettres ? »
Triple lutz.
Je mange la glace.
0.0 pour les six membres du jury.

—64 : … vient de se connecter.

Bon… elle.

Journée habituelle, déprime non avouée, présence sur le net.
Elle se connecte. Ça faisait longtemps tiens…

Très vite, on retrouve nos marques.
On se raconte nos vies, je redécouvre la sienne. Sa « nouvelle » vie.

Sans le savoir, d’une phrase à l’autre, nos rapports changent.
Doucement, les conversations du matin se terminent en pleine nuit.

Puis, rapidement, je rajoute le mot « petite » devant « amie ».

—63 : Un putain de « coup de foudre »

Un coup de foudre !
UN PUTAIN DE COUP DE FOUDRE !

On était tous ensemble, à ne rien faire, mais à le faire bien.
Pause.

Là, je la vois.

Coup de foudre donc !!!

En temps normal, j’ai beaucoup de mal à faire comprendre à l’autre qu’elle me plait.
Là, c’est forcément pire.
On ne se connait même pas.
Mais il faut absolument que je m’exprime.
Je dis n’importe quoi. Je comble mon manque de confiance avec n’importe quelle phrase qui sonne jolie dans ma tête.

Elle sourit.
Mais elle ne comprends pas.
Logique. Y’a trop de monde ici, on a pas assez de temps.

J’ai chaud.

Fin de cette pause.
On s’en va.
Je passe la journée à penser à ces quelques secondes.

Deux jours après.
Je retourne dans ce lieu où le coup de foudre a eu lieu. Elle n’est pas là.
Le lendemain.
Pareil.
Le lendemain.
Pareil.
Le lendemain.
Pareil.
Le lendemain.
Pareil.
Le lendemain.
Elle est là.

Je n’ose toujours pas lui parler. Je demande à quelqu’un de lui faire passer le message.
Puis j’assume. J’y vais.
Elle me dit « j’ai un mec ».

C’était trop beau.

—62 : Même heure, même lieu…

Écrire ici, c’est aussi l’occasion de me faire surprendre par mes propres souvenirs.

Parfois, tout se joue en une seule seconde.
Cette seconde qui fait qu’à ce moment là, on croise une personne, on parle d’un sujet, on prend une décision…

Ce jour là, elle était avec son frère.
Elle me propose de faire un tour avec eux. J’accepte.

On passe un excellent moment.
On décide de se faire ça chaque semaine, même heure, même lieu.

Quelques années avant, j’avais eu la même idée en rencontrant cette « elle » là.
Tout se répète.

La semaine d’après, on se revoit. Toujours la même bonne humeur.
La semaine d’après, elle n’est pas là. Je crois que son absence me rend presque amoureux.
La semaine d’après, elle est là. Je lui fait part de ma prise de conscience.

Je brise un truc.

La semaine d’après, je reste chez moi.
Mais j’ai aimé ce dernier mois.

—61 : Les prénoms

Il y a des prénoms qu’on n’oublie pas.
Le sien est gravé à jamais dans ma tête.

La raison est à la fois évidente et absurde.
Je n’ai pas de souvenirs particuliers avec elle.
Je me demande même si elle se souvient de moi.

—60 : La nuit de plus

C’est un peu comme si j’étais deux personnes.
Une partie ment, l’autre fait comme si de rien était.

Je suis chez elle, et ma conscience fait des montagnes russes.

Je lui donne l’illusion que je suis celui qu’elle a appris à connaître.
Je me donne l’illusion que cet instant sonne vrai.

C’est bizarre comme sensation. Je sais que je (me) mens. Je n’en suis pas fier, mais je ne me sens pas honteux non plus. À chaque fois, je m’étonne de cette facilité à inventer des choses crédibles. Et je me dis que je lui ressemble beaucoup plus que je ne le voudrais.

« Les chiens ne font pas des chats ». Mouais…

Quand je lui dit n’importe quoi, j’ai l’impression que c’est moi que j’essaye de protéger. J’ai envie de croire ce que je dis.

Entre semi-vérités et oublis volontaires.

Elle me demande où j’en suis dans ma vie.
Cette fois, je sais exactement pourquoi j’esquive la réalité.
La suite est évidente. Pour elle comme pour moi.
Quelque part, j’espère qu’elle se rend compte de la supercherie, mais qu’elle aussi fait semblant.

Et dire que c’est la dernière fois que je la vois.